« Le 7 juin 1917.
Chère Heti !
Il me reste encore une heure avant d’aller me coucher ; je veux donc vite t’écrire quelques lignes. Je peux d’abord te dire que ma situation s’est un peu améliorée. Je n’ai plus besoin de
travailler moi-même, mais je supervise un petit détachement au parc du génie. C’est pour moi très précieux, car mes mains auraient énormément souffert à la longue avec ces travaux rudes. Je suis
drôlement content de ne plus avoir à toucher à ces maudits fils de fer barbelés, au carton bitumé et au ciment.
Le plus fâcheux dans notre nouveau travail, c’est que nous n’avons presque plus de temps libre pour nous. – La journée d’hier a été pour nous une véritable épreuve. Nous avons travaillé toute la
journée sous un soleil à 45 °C. –
Merci beaucoup pour ta carte de votre croisière à voile. Tu ne sais pas à quel point tu peux te considérer comme heureuse de pouvoir passer ces beaux jours en patrie, à la maison, auprès de Papa
et Maman. Quant à moi, cela fait déjà deux ans que je traîne en France. Je peux te dire que tout ce bazar me sort par les yeux. Je crois bien que nous n’aurons toujours pas la paix cette année…
–
Quand tu verras Monsieur Brunssen, transmets-lui, je t’en prie, mes amitiés et dis-lui que je lui écrirai dans les prochains jours.
À toi, chère Heti, j’envoie mes salutations les plus affectueuses,
ton frère Paul. »
« France, le 11 août 1916.
Cher Papa !
La carte du théâtre de guerre en Bucovine sera sans doute un précieux enrichissement pour ta collection de cartes. –
Depuis quelque temps, nous devons nous présenter chaque matin à 6 h 45. C’est une mesure militaire qui n’a pas plus d’importance ; on nous lit simplement les ordres puis nous pouvons nous
retirer. Mais c’est tout de même désagréable d’être tiré du lit si tôt. Comme mon service ne commence qu’à 9 heures, je me recouche souvent à 7 heures pour grappiller encore une heure et demie de
sommeil.
Comme j’ai maintenant pas mal de temps libre, j’ai organisé ma journée comme suit :
Je vais à 9 heures à la salle de lecture, j’accroche les journaux nouvellement arrivés et je mets de l’ordre dans la bibliothèque. De 10 heures à 11 h 30, je travaille chaque matin le
contrepoint. Le petit cahier de musique qu’Heti m’a envoyé l’année dernière convient parfaitement pour cela. Le livre sur le contrepoint de Juon que j’ai rapporté de permission m’est également
utile. Je recommence tout à zéro, car tu peux bien imaginer que toute la science contrapuntique d’autrefois est partie en fumée. –
À midi, je me tourne vers les délices de notre cuisine. Cinq minutes suffisent pour être complètement rassasié. Ensuite, nous jouons au skat jusqu’à 13 heures. L’autre jour, on a vendu des jeux
de cartes pour 30 pfennigs et nous nous sommes tout de suite procuré trois “livres de prières”. – De 13 à 14 heures, je prête des livres, et de 14 à 16 heures, je suis libre. J’utilise ce temps
le plus souvent pour jouer du piano ou composer. Aujourd’hui, je me suis cassé les dents sur la deuxième Rhapsodie. À 16 heures, je retourne à la salle de lecture et j’utilise le temps jusqu’à 18
heures pour répondre à ma correspondance. À 18 heures, on va chercher le courrier. De 19 à 20 heures, je prête encore des livres, puis nous dînons copieusement. Je passe généralement les soirées
à lire. Comme tu le vois, je mène donc une existence très paisible. –
Le pasteur Barchewitz vient de passer ; il ne s’était pas montré depuis environ deux mois et a été d’autant plus surpris de voir les armoires à livres s’ouvrir devant lui. Il a dit qu’il était de
plus en plus convaincu que j’étais tout à fait à ma place ici. Il a tout de suite emprunté plusieurs ouvrages.
Bien des salutations affectueuses
de ton Paul. »