Ci-après, les lettres complètes dont sont tirées les citations.
« France, le 2 juillet 1915
Chère Maman !
Ce soir est arrivé le carnet de croquis et le colis n° 12 (boîte). – Malheureusement, je n’ai encore pas le temps d’écrire. Nous sommes revenus aujourd’hui à midi des travaux de tranchée. Je me suis endormi aussitôt de fatigue et ne me suis relevé qu’à 18 heures. À 19 heures, nous avons dû nous présenter à l’appel, où nous sommes restés jusqu’à 21 heures. Il fait déjà nuit et, de plus, je dois tout de suite aller “au lit”, afin de pouvoir dormir un peu avant 1 heure. Mes pieds sont complètement guéris maintenant, tu n’as plus besoin d’envoyer quoi que ce soit pour ça. Les fraises étaient excellentes, tout comme le jambon de saumon et les groseilles à maquereau. Tous vos envois constituent l’essentiel de mon déjeuner, car la nourriture ici, je ne peux tout simplement pas l’avaler, tellement elle m’écœure. – Aujourd’hui, il y avait ici un grand concert militaire – splendide !
La musique est la plus belle chose du monde !
Bien affectueuses salutations
Paul. »
« (caviardé), le 19 février 18
Chers Parents, chère Heti !
Enfin, j’ai réussi à trouver une petite heure de libre pour vous donner des nouvelles. Je suis actuellement en tournée de cabaret de trois jours. Quartier principal : la ville mentionnée plus haut, Ret[hel]. Hier, nous étions à (caviardé), aujourd’hui nous allons au camp (caviardé). Avant-hier (caviardé), assez près du front. Chaque soir, après les représentations, nous nous retrouvons dans les divers mess d’officiers. Nous sommes traités comme de véritables artistes. L’accueil dans les mess est splendide. Nous recevons maintenant tellement à manger que j’en suis bouleversé. Tous les jours, il y a du rôti. Même deux fois, à midi et le soir. Nous vivons dans l’abondance. Comme j’aimerais tant vous en faire profiter. Mais c’est impossible, car tout nous est servi déjà préparé. On mange maintenant à table avec couteau et fourchette, et s’il manque quelque chose, il suffit d’appuyer sur un bouton et le serveur apparaît.
Chère Maman ! Il n’est plus nécessaire d’envoyer des colis. J’aurais honte d’accepter cela. Je n’ai pas encore eu le temps de m’exercer. Je n’en ai pas le temps. Mon collègue, le deuxième pianiste, est actuellement en permission. Quand il reviendra, j’aurai, j’espère, un peu plus de temps. Comme il y a en ce moment presque tous les jours des représentations, je gagne de l’argent à profusion. Je reçois 10 marks par soirée. D’ici quelques jours, j’enverrai les premiers cent marks.
Le capitaine Messner est un type irréprochable. J’ai déjà fait la fête plusieurs fois avec lui et d’autres collègues jusqu’à quatre heures du matin. Vous souvenez-vous qu’avant la guerre j’avais envoyé mes pièces “Mosaïque” à une maison d’édition ? Max Marschalk en est le partenaire[1]. Nous avons eu récemment une longue discussion à ce sujet. Je vais leur jouer plusieurs de mes compositions. J’espère que vous avez envoyé quelques-unes de mes œuvres à ce camarade à Leipzig. Je le verrai demain. J’aimerais avoir ma sonate pour violon ici. Mais c’est trop risqué, car le manuscrit pourrait se perdre. Le violoniste, le maître de concert Lang, la jouerait immédiatement ici en concert. Mille mercis pour la lettre de Papa du 14 et celle de Maman du 8.
Mille affectueuses salutations
Votre Paul. »