Ci-après, les lettres complètes dont sont tirées les citations.
« Brême, le 21 juin 16
9 heures du matin
Cher Paul,
Tes deux cartes sont arrivées ce matin, je te remercie de tout cœur pour ta félicitation ; la carte est arrivée juste à temps. Hier, nous avons aussi reçu ta lettre qui nous apportait de bonnes nouvelles de ta santé. Je suis surtout inquiète pour ta hernie ; que tu te sois fait des ampoules aux pieds, cela peut encore se supporter, même si Papa m’a dit que cette douleur est bien perfide ; change souvent de chaussettes. Emma ([sœur de Paul]) a trouvé de très fines chaussettes à porter sous les bas ; elle t’enverra aujourd’hui un colis. Avec cette lettre part une boîte de rhubarbe, cultivée dans notre jardin, pour toi, colis VI. Demain, je t’enverrai des chaussettes, du papier à lettres, etc.
Ce matin, M. Wacker ([voisin]), Westphal ([voisin]) et d’autres doivent être sur la cour de la caserne, ce sont les hommes de 38 ans ; il va donc bientôt falloir compter aussi sur l’oncle August ([frère du père]). Sur le front de Galicie, les choses avancent maintenant à vive allure, on murmure toutes sortes de rumeurs sur des négociations de paix ; notre adversaire à l’Est ne peut sûrement plus tenir, puisse-t-il en être ainsi. Nous avons aussi reçu une carte d’August Lefmann ; il demandait ton adresse, en juillet il aura 10 jours de permission. Chez notre voisin Büsching, tous les haricots ont gelé la nuit dernière ; même sur nos terres, les haricots ont un peu souffert. Depuis l’Ascension, pas de pluie. Si tu as le moindre souhait, écris-le, et il sera exaucé aussitôt. Ma plus grande joie est que tu as bien reçu les colis, tu recevras sûrement aussi les autres. Deux viennent d’Emma et un de Mlle Kühle ([amie de la famille]) est en route. »
« Brême, le 19 mars 16.
Cher Paul !
D’après ta dernière lettre, je vois que tu te portes bien à ton poste actuel. Cela nous rassure beaucoup de te savoir dans un endroit où l’on n’entend la guerre que de loin ; et d’autre part, tu as une occupation qui se rapproche un peu de ton métier. Tes camarades aimeraient certainement tous échanger leur place avec toi ; on peut dire que tu as eu une sacrée chance. Veille à ne pas perdre par inattention la confiance de tes supérieurs. Une autre promotion n’est d’ailleurs pas à exclure. –
L’oncle August ([frère du père]) est donc à Arras, une région très dangereuse. L’accompagner à la gare n’a pas été très agréable pour moi. Après deux heures d’attente devant la caserne, par un temps froid, nous avons enfin pu partir. C’était un détachement de 100 hommes. Malgré les marches entraînantes jouées par Ewald ([chef de musique]), le moral des soldats était sombre. C’étaient tous des hommes ayant déjà servi plus de six mois, ils allaient donc sûrement être bientôt envoyés au front. Lorsque le lieutenant qui marchait à côté d’August a appris que j’étais un parent, il m’a laissé une place, et nous avons pu marcher côte à côte jusqu’à la gare. Malheureusement, le quai était interdit ; je lui avais cependant déjà serré chaleureusement la main pour lui dire au revoir. Notre souhait à tous est qu’August revienne sain et sauf. –
Hier soir, je lui ai procuré, par l’intermédiaire de l’association des enseignants ([Lehrerverein]), le premier colis de friandises. J’ai entendu dire au musée ([société culturelle de Brême]) que la commission dans la salle préparait des colis ; j’ai vite donné l’adresse d’August et M. Petersen m’a annoncé tout heureux : “Colis pour August expédié !” (cigares et chocolat).
Demain, premier jour des vacances, je vais me renseigner auprès de la section “lectures” sur l’envoi de la caisse de livres. –
Fatigué par les travaux agricoles, je termine pour aujourd’hui, avec mes meilleures salutations.
Ton père. »