Ci-après, les lettres complètes dont sont tirées les citations.
« Brême, le 7 octobre 18
Cher Paul,
Avant-hier soir, nous avons reçu ta chère lettre-carte du 2. Tu nous annonces encore des colis. Ton souci de notre bien-être est vraiment touchant. Nous ne savons pas comment te remercier pour tout ce que tu as déjà fait pour nous.
Samedi, j’étais partie avec Papa faire du “hamstering” ([terme courant de l’époque pour désigner les achats clandestins et en gros]). Nous sommes partis à 5 h 50 pour Syke et sommes revenus à 12 h 59 – nous avons rapporté 45 livres de pommes, 6 œufs, 1 livre de fromage blanc et 25 livres de haricots de Pahl pour 3 marks. Après les avoir écossés, cela a donné 2 livres et demie – c’était vraiment bon marché. J’ai mis un bocal en conserve et nous mangerons le reste ce midi. Tu vois, nous avions beaucoup à porter. Il faisait un matin splendide, avec un soleil radieux.
Nous sommes revenus à pied jusqu’à Syke, pensant que le contrôle serait peut-être moins strict à midi. Aller jusqu’à Bramstedt aurait pris 2 heures de marche, et nous voulions rentrer le midi. À Syke, il y avait donc le gendarme – un des sévères. Tous les “hamsters” se sont vu confisquer leurs pommes de terre, même s’ils n’avaient que 10 livres. Papa et moi avons fait semblant de ne pas être ensemble. Papa portait le grand sac à dos et le sac avec les haricots, moi j’avais le petit sac à dos. On ne m’a rien dit, j’avais seulement des fruits. Papa, avec le grand sac (celui d’Oncle August) et le gros sac de haricots, a été arrêté, comme nous nous y attendions. Le sac a été fouillé, ainsi que le sac à dos – bien sûr, ils cherchaient des pommes de terre. Papa n’a pas dit un mot, il a laissé le sévère gendarme parler, et il est passé ; on lui a seulement lancé : “La prochaine fois, si vous apportez encore autant de fruits, je vous les confisque, vous pouvez en être sûr !”
Le retour fut aussi pénible que l’aller. Cinquante personnes entassées les unes sur les autres. On est littéralement poussé dans le train, qu’il soit plein ou non. Les femmes avec leurs sacs s’accrochent encore au train quand il est déjà en marche, pour pouvoir monter. Je m’étonne toujours qu’il n’y ait pas plus d’accidents. –
Te voilà donc déjà reparti en voyage, cher Paul. Sois très prudent si des avions reviennent. Je regarde toujours la photo que tu as prise avec adresse ; c’est un miracle que tu aies échappé à la mort.
Que penses-tu de notre offre de paix ? Aura-t-elle du succès cette fois ? Nous aurions pu avoir une telle paix il y a déjà un an et demi. Cent mille vies auraient été épargnées, et des millions en dépenses de guerre économisés. Le nouveau chancelier est un vrai gaillard. Pour Guillaume ([Kaiser Wilhelm II]) il sera sans doute difficile de voir ses pouvoirs réduits, mais il faut en passer par là. Maintenant, on parle de “l’Allemagne démocratique”, et les choses changeront encore beaucoup quand les soldats reviendront du front. Papa a dû enterrer toutes ses espérances ; il dit maintenant aussi : “La paix à tout prix.” Moi, j’ai peu d’espoir que nos ennemis y consentent. Si ce n’est pas le cas, ce sera encore plus terrible, car nous sommes partout en territoire ennemi et avons donc droit à une paix honorable. Que vont nous apporter les prochaines semaines ?
Cher Paul, il y a quelques semaines Heti ([sœur de Paul]) t’a demandé ton avis sur son projet de partir dans l’arrière-front. Je ne t’en avais rien écrit pour ne pas influencer ton jugement. Je te remercie de tout cœur de l’en avoir dissuadée. Depuis longtemps, Heti voulait quitter Brême quelque temps. Je peux le comprendre. Cela lui aurait fait du bien de changer d’air. Elle m’a dit qu’elle voulait gagner en indépendance, pour pouvoir se débrouiller seule si jamais le destin la mettait à l’épreuve. C’est beau et bien, mais pas maintenant, pas en temps de guerre et encore moins dans l’arrière-front. Elle n’avait cependant pas abandonné son projet et, il y a environ deux semaines, elle avait obtenu officieusement une place à Schlettstadt en Alsace, auprès de la société par actions Stubbe et Schibli (travaux de béton), qui emploie 2000 ouvriers en Alsace. Papa pensait qu’il fallait maintenant laisser Heti libre de son choix, d’autant qu’il lui était permis, si le poste ne lui plaisait pas, de revenir à Brême le 1er février. Papa est même allé voir M. Schibli pour tout savoir en détail. Le salaire était de 200 marks, logement et voyages gratuits en 2e classe – c’était superbe.
Mais il se trouve que, ces huit derniers jours, le secteur entre Metz et Verdun s’est rapproché de la zone des opérations. Par hasard, nous avons appris par M. Müller que Bernhard Loose ([banquier, ami de la famille]) avait envoyé sa belle-fille et ses enfants à Brême à cause du danger des bombardements à Schlettstadt. Même les ouvriers de Stubbe et Schibli devaient dormir dans les caves. Nous avons aussitôt décidé de ne pas laisser Heti partir (elle aurait dû voyager le 1er novembre). Quand nous lui avons dit cela, elle a immédiatement abandonné son projet et écrit à M. Schibli qu’elle ne pouvait accepter le poste, ne serait-ce que par égard pour ses parents. Peut-être que, de toute façon, rien ne se serait fait ; qui sait ce qu’il se passera ce mois-ci et quels progrès feront les Français, car Metz est déjà bombardée. Je suis infiniment soulagée que cela se soit ainsi décidé. Heti ne nous en aurait pas parlé, car ses lettres sont également censurées. Et quelle bénédiction que tout ait été réglé le 30, car ce jour-là, elle aurait dû donner son préavis ici. Je crois aussi qu’elle aurait dû travailler là-bas de manière très dure ; on ne donne pas un tel salaire pour rien, et je doute qu’Heti aurait pu tenir physiquement, surtout à l’approche de l’hiver.
Le 1er octobre, Heti a reçu ici à la “Deutsche” ([assurance Deutsche Versicherungs-Gesellschaft]) un double salaire, donc 240 marks, et une augmentation de 25 marks ; elle gagne donc maintenant 145 marks par mois. C’est un signe que l’on reconnaît sa valeur, car Mühlenbrock ([supérieur hiérarchique]) n’y est pour rien, et Heti en est très heureuse. Elle a déjà mis 200 marks à la caisse d’épargne.
Je pense que j’en ai assez écrit pour aujourd’hui ; demain, tu recevras une lettre d’Heti. Elle est au lit depuis deux jours, angine.
Je t’embrasse bien fort, cher Paul,
ta mère. »