Ci-après, les lettres complètes dont sont tirées les citations.
« Le 15 octobre 1918
Chère Heti,
Dans ta chère lettre du 10, tu m’écris que Maman m’a parlé de tes projets dans les Vosges. Ce n’est pas le cas. La lettre se serait-elle perdue ? Reste donc tranquillement à la maison, car il n’y a aucun plaisir à être ici à l’arrière, à passer chaque soir sous alerte aérienne et même à risquer de recevoir des bombes sur les doigts. Il suffit bien qu’un membre de la famille s’expose à ce danger. Et puis tu gagnes maintenant à Brême un joli salaire. Cent cinquante marks, ce n’est pas rien pour une jeune fille, et tu peux économiser pas mal.
Malheureusement, je ne gagne actuellement rien du tout, car il n’y aura pas de concerts dans un avenir proche. Pour que nous ne restions pas complètement inactifs ici, le capitaine a confié à Lang, Racky et moi un poste : nous assurons le service de surveillance le soir au théâtre. C’est uniquement pour la forme, pour nous donner quelque chose à faire. Je trouve cela très correct de la part du capitaine, car il pourrait simplement nous renvoyer à la troupe.
Après-demain, ce sera la représentation d’ouverture. Nous sommes maintenant à Charleville depuis dix jours et n’avons rien fait d’autre que bien manger et dormir dans un bon lit d’hôtel.
Je suis heureux que tous mes colis arrivent. Dans les prochains jours, la caisse de poudre de savon devrait aussi arriver. Vous en aurez pour un bon semestre. Comment trouvez-vous les morceaux de savon à un mark que je vous ai envoyés ? Et la poudre pour pudding ? J’aimerais bien le savoir.
Avez-vous lu ce matin dans le rapport du jour qu’Asfeld est déjà occupée par les Français ? Suivez bien le rapport de l’armée, vous y retrouverez beaucoup de noms connus. Notre théâtre à Rethel a aussi sauté. Dieu merci, nous avons quitté cette région.
Je crois maintenant fermement que nous aurons la paix à Noël. Espérons qu’un armistice sera conclu dans les prochaines semaines pour que le massacre cesse enfin. Ici, à Charleville, on peut tout acheter. Maman doit me dire ce qu’elle veut encore recevoir.
Bien des salutations affectueuses aussi à Papa et à Maman de ton frère
Paul. »
« Brême, le 6 novembre 1918
Cher Paul,
Ton colis d’anniversaire a fait un grand plaisir à Papa. Nous étions tous très curieux lorsque le moment attendu est arrivé, et chacun a senti le cacao à tour de rôle. C’était bien que l’anniversaire tombe un dimanche, ainsi j’ai pu au moins aider à faire la fête toute la journée. Pour l’occasion, j’ai préparé un pudding qui a tellement gonflé en le battant que j’ai eu du mal à le caser dans cinq bols. Tous les invités en ont été ravis et l’ont mangé avec le plus grand appétit ; je crois que Meyer jr. en a mangé le plus.
Cher Paul ! J’aimerais t’offrir quelque chose de vraiment beau pour Noël. Dis-moi, n’as-tu pas un souhait particulier, je veux dire vraiment très particulier, que tu pourrais me communiquer ? Cela me ferait tellement plaisir de te faire une vraie joie. Alors réfléchis bien et écris-moi vite.
Ici, à Brême, l’atmosphère est actuellement assez révolutionnaire. On craint qu’il ne se produise ici aussi des incidents désagréables. Liebknecht doit parler ici ce soir ; quelles en seront les conséquences ? Tout à l’heure, quelqu’un a apporté au magasin la nouvelle que les ouvriers des chantiers navals Hansa-Lloyd avaient cessé le travail et se rassemblaient en grandes hordes. Tu sais, Paul, celui qui n’a pas de biens matériels à perdre est bien le mieux loti en ce moment. Au magasin, nous avons décidé de travailler désormais sans pause jusqu’à 16 heures pour que le personnel n’ait plus à rentrer le soir dans les rues sombres. Quels temps agités ! Mais toi, tu dois sûrement suivre tout cela dans les journaux et être au courant de l’ambiance générale actuelle. Notre société de transport maritime est maintenant assez chancelante. Nous avons en effet investi environ trois millions de marks dans une affaire de tabac dans la région de Constantinople–Brăila. Si cela tombe à l’eau, nous sommes perdus, car nous n’avons que cinq millions de capital-actions. En outre, la Deutsche a encore plusieurs navires en mer Noire. Si ces bateaux sont arraisonnés, nous devrons payer.
Tu sais sûrement déjà qu’il y a récemment eu une sorte de révolution à Kiel. Les navires sont rentrés au port avec le drapeau rouge hissé. Aujourd’hui, mille marins de Kiel sont arrivés ici et occupent notre gare. Aucun soldat ne part pour le front. Le convoi qui devait partir d’ici ce matin n’est pas parti du tout. Les prochains jours apporteront certainement encore beaucoup d’événements intéressants. Papa dit que si ça commence ici aujourd’hui, il viendra me chercher au magasin.
C’est tout pour aujourd’hui !
Affectueuses salutations
Ta sœur Heti. »