Ci-après, les lettres complètes dont sont tirées les citations.

 


 

 

Lettre de Paul Lefmann à son père du 6 septembre 1916

 

 

« Neufchâtel, le 6 septembre 1916

Cher Papa,

Tu ne m’écris pas aussi souvent que Maman – tu ne le peux pas non plus – mais chaque fois que je reçois une lettre de toi, j’en suis très heureux. Ta lettre d’aujourd’hui m’a particulièrement intéressé, car tu y exprimes une nouvelle fois ta profession de foi politique. “L’Allemagne vaincra”, dis-tu. Si quelqu’un m’avait dit cela il y a un an, je l’aurais cru sans hésiter. Je crois que tu accordes à notre chère Allemagne un peu trop de crédit, et je ne te souhaite pas que le grand espoir que tu mets en elle devienne la plus grande déception de ta vie.

L’Allemagne a accompli de grandes choses, des choses gigantesques, mais – pour reprendre les mots d’Oncle August dans sa lettre d’aujourd’hui – “contre un tas de fumier, on ne peut rien faire”. Fumier au sens propre du terme. Il n’y a pas de politique plus sale que celle que mènent actuellement nos ennemis. Nous sommes encore loin de la fin, et cela va devenir encore plus ignoble. L’Allemagne doit être détruite : tel est le mot d’ordre de l’Angleterre. Et si elle n’y arrive pas avec les moyens qu’elle a employés jusqu’ici, elle montera le monde entier contre nous. Il reste encore assez d’États neutres, mais l’Angleterre saura bien leur insuffler la haine de l’Allemand. –

Tu penses que notre situation militaire reste très favorable. Je ne partage absolument pas cet avis. Depuis des mois, nous n’avons enregistré aucun succès décisif. Au contraire, nous avons dû reculer à l’est comme à l’ouest. Nous avons, de plus, subi de lourdes pertes. – En ce sens, tu es plus heureux que moi, car tu crois encore à un avenir pour l’Allemagne ; moi, j’ai perdu tout espoir. Si l’Allemagne ne cède pas, la guerre durera encore très longtemps. Nous sommes inspectés deux fois par an, et viendra le moment où j’irai moi aussi dans les tranchées.

Oncle August est en ce moment dans une situation peu enviable. Il n’a pas encore connu les horreurs du front. Jusqu’ici, il n’a subi que les désagréments ordinaires que la guerre entraîne. Cela peut devenir dix fois pire. Je me demande toujours : est-il nécessaire que l’humanité s’entretue pour une cause dont l’issue est si incertaine ? Il est facile de dire : “Chacun doit faire son devoir, même au prix de sa vie.” Mais combien de malheur la guerre a-t-elle déjà apporté dans tant de familles ! Les sacrifices consentis correspondent-ils vraiment aux succès obtenus ?

Nous avons aujourd’hui une nouvelle adresse. Ce n’est plus “Corps d’armée Kühne”, mais “Corps Sieger”.

Je termine pour aujourd’hui.

Avec de très affectueuses salutations, cher Papa,

Ton Paul. »

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